Paule Muxel - Bertrand de Solliers

Des films dans le temps et la durée

À partir des films qui concernent des situations de mémoires individuelles et collectives, l’intérêt nous semble au-delà de la conservation d’en provoquer, d’en susciter si possible, des réflexions dans le sens de l’appropriation personnelle.

C’est le réflexe du vécu tout en restant « vivant en train de se faire » qui est recherché, et non celui de la conservation, de l’immobilité.

Plus pour tenter d’en comprendre les différents mécanismes, strates de mise en place, d’essayer d’en saisir au fil des étapes de conscience, mais aussi de nécessité, les mobiles fussent-ils furtifs, inavoués, imperceptibles, autant explicites qu’implicites. D’en juxtaposer les différents regards et points de vue, de proposer des mises en parallèles, peut-être d’un premier abord impossible mais qui pourront coexister au final naturellement. Parce que l’ensemble peut se rejoindre et se compléter, il appartient à un « tout ».

Ne pas se contenter d’une mémoire sanctuaire des victimes, d’une mémoire de la douleur et de l’émotion directe, d’une mémoire des faits, ou d’une mémoire de la mémoire destinée finalement à circuler en rond.

Faire vivre la mémoire

Cette mémoire vivante qui questionne, celle des vécus qui interroge, c’est approcher la complexité, car que vaut un travail de mémoire s’il n’est pas discuté. Bref, se l’approprier en écoutant les mémoires comme territoires ouverts.

Dans les mémoires, il n’y a pas d’exclusivité de la violence ni de la douleur comme fait unique constaté, la tendance de nos films ayant toujours été dans la mesure du possible, et avec la difficulté de le réussir, de resituer les contextes, de concerner les gens que nous écoutions puis filmions, dans leur propre peau, leur existence, de leur permettre au mieux de se ressourcer dans leur mémoire et réflexion.

La juxtaposition des rushes qui constituent des archives plusieurs années après, en l’occurrence des documents susceptibles d’être consultés dans les contextes de leurs époques et des conditions de réalisation (dont les financements des films qui les conditionnent car l’argent est synonyme de temps disponible passé), peut rendre les lectures de ces rushes différemment des films montés eux-mêmes.

Dans la multiplicité, le point de vue des regards déjà pluriels s’associe pour exposer la diversité à la fois de chacun et de l’ensemble.

En les éditant sur un site, nous essayons de les préserver le mieux possible – c’est à dire de leur donner, excluant les problèmes liés à des questions techniques, la possibilité de s’exprimer dans leur réalité personnelle, les chemins naturels des existences et de leurs expériences, les points de vues et jugements.

Nous restons conscients qu’à chaque époque correspondent des expressions, et que la lecture d’archives ne peut être la même d’une personne à une autre mais aussi d’un temps donné à un autre. L’écoute et la lecture en seront différents.

Préserver à tout prix

Ces archives peuvent comprendre parfois des erreurs, des approximations (comme toutes archives selon le conditionnement, la façon dont elles sont conservées, et précisant que nous ne sommes ni documentalistes ni archivistes) comme des dates différentes qui se présentent pour les mêmes faits etc.

Nous les avons préservées dans la démarche de respecter les propos même de leurs auteurs à travers leurs expressions propres qui les distinguent par leur propre singularité, leur identité. Et pour laisser chaque entretien dans son moment à lui, dans son regard personnel, souvent nous préservons au maximum la possibilité de tout lire, sans interrompre la durée du document.

S’ajoute à cela notre propre subjectivité, nos erreurs, des approximations sur des terrains qui se révèlent nouveaux pour nous dans certains cas, évidement dans ceux où les abordions pour la première fois.

Le dénominateur commun identique qui reste est celui-ci : laisser et donner à chacun sa vérité de l’instant.

A chacun sa vérité

Chacun possède en effet son approche qui va de pair avec soi, sa propre façon de regarder et rendre compte de son vécu, de son histoire de sa façon de dire depuis son vécu de l’origine.

Chaque point de vue suit sa conscience dans sa propre culture, ses usages, sa famille, son travail, son chemin personnel. Vouloir ne pas comprendre ou modifier cela c’est déjà fausser la vérité du terrain réel.

Cela fonctionne aussi avec le questionnement variable de la mémoire, de ce que l’on veut entendre ou ne pas entendre des mémoires au cours du temps quand on est en position de réalisation. Réalisations diverses inspirées, dirigées, imprévues, imprévisibles, avec notre propre regard incident – c’est inévitable – qui façonne et arrange sans cesse dans l’esprit et les perspectives possibles cette mémoire du direct.

Je finirai cette présentation par cette mémoire de Lucien Bonnafé : en psychiatrie dans Histoires autour de la Folie, l’un des rares grands psychiatres désaliénistes, l’ouvreur des portes des asiles avant et après la seconde guerre mondiale, précise : ” observez l’observateur “.

Notre point de vue le rejoint modestement. Celui d’écouter la relation qui se met en place, celle en train de se faire entre soi et celui et celle qui est en face. À l’inverse d’instituer et de dominer.

De l’un à l’autre et l’autre à l’un, l’induction fonctionne, illimitée comme une eau étrange qu’on dérange sans cesse et qui ne peut rester inerte. Elle conditionne toutes les relations.

Pour le meilleur espérons toujours.

Paule Muxel et Bertrand de Solliers